Joachim

Nous avions projeté l’ascension d’un couloir de glace dans le massif de la Vanoise, trop tard dans la saison, en retard dans l’ascension, la neige durcie s’était transformée en une soupe visqueuse sous l’effet du dégel. Sans retour en arrière ni sauvetage possible, nous avions dénoué notre corde pour ne pas entrainer l'autre dans une chute mortelle. Nous étions sortis du couloir et dans la roche, avions tenté le tout pour le tout, poursuivre l’ascension au hasard pour survivre. Au-delà de la peur paralysante, il y eut un état de conscience où la relation par les sens et les membres était différente. Je me souviens surtout de l’odeur du granit et de la légèreté du corps. Puis je me souviens de la joie, douceur infinie alors que nous émergions de la face nord dans la lumière du levant, plus vivants que jamais.

Nous n’avions pas échangé le moindre mot, la journée semblait infinie, nous étions sauvés à l’heure du petit déjeuner, un instant plus tard, deux mille mètres plus bas, nous étions allongés dans l’herbe rase et les fleurs de l'alpage. Epousant le sol spongieux et chaud, grouillant de la vie des insectes, nous étions remplis de ces odeurs mêlées et du ciel. Nous n’avions rien dit à personne, craignant une interdiction des parents à réitérer l'aventure. Je n’ai pas d’autre souvenir de cet été là sinon l’odeur persistante du granit. L’entrée en classe de terminale fut surréaliste, je ne faisais plus partie de ce monde et ne pourrais plus y retourner malgré bien des efforts d’intégration. Je quittais le lycée à 18 ans pour vivre en montagne à corps perdu avec la neige, l’air et la gravité terrestre qui donne des vitesses folles à ski. Mon cousin fit de même et il poursuivit une carrière au sein d’un peloton de sauveteurs en haute montagne. 

À 21 ans, cette phase était passée et le goût de l’engagement s’orienta vers un monde plus urbain. Comme Alice, il y eut le désir de passer derrière le miroir, ce fut celui de la presse, grâce à la photographie apprise sur le tat puis au reportage télévisé, de fil en aiguille. Des expériences vécues et racontées, mises en image et en mots, une belle école de l’écoute et du regard. Un cheminement de presque vingt années qui se termina avec la mainmise totale des forces d’argent sur les médias. Je quittais cette profession passionnante juste avant l’âge de 40 ans et avec la fierté de ne pas avoir eu à collaborer à aucune entreprise trop corrompue. 

À 42 ans, je devenais professeur de yoga, tout d'abord de la pratique corporelle bien et mal connue. La gestation avait été longue, initiée à l’âge de 16 ans, alors élève en lycée sport-études. À 18 ans, il y eut la rencontre avec les pratiques bouddhiques de l’assise silencieuse et de la scansion de mantras. Initiation signifie qu’une sensibilité est ouverte et que le fruit de l’expérience ne disparaît pas. Je poursuivais, laissais de côté et reprenais ces pratiques en fonction de l’intensité des moments de vie. Par exemple à 23 ans, il y eut le passage à une sexualité plus forte, grâce à une rencontre amoureuse et peut-être aussi grâce à cette pratique corporelle de yoga que nous envisagions ensemble. Par exemple toujours, cela s’était imprimé et lorsque je rencontrais la mère de mes enfants, nous renouions avec la pratique, comme si cela devait avoir un rapport avec notre sexualité. Un autre exemple évident dans le moment de dépression qui suivit la fin des vingt ans de carrière, les pratiques connues comme structurant l’être entier s’imposèrent à nouveau. 

Je commençais à transmette la noble gymnastique de yoga du jour au lendemain, au moment de cette période d'intensité. Il y avait la nécessité d’un appui personnel pour traverser la difficulté, la transmission se présenta naturellement pour soutenir un groupe d’amis désirant arrêter de fumer. Après l’été, nous poursuivions dans une salle mise à disposition gracieusement et ainsi de suite. Il n’y avait pas là d’aboutissement, ce fut au contraire le départ d’un long apprentissage. Six année de pratique quotidienne à temps plein auprès de deux enseignants, chaque jour j’étais élève et chaque soir, enseignant. A l'intérieur de ces six années, il y eut quatre ans d’école de formation, il y eut l’engagement dans une autre école, de pratique bouddhique et il y eut l’initiation au sanskrit et à la lecture des enseignements antiques de yoga. Une plongée à corps perdu encore, qui rendait difficile le payement d'un loyer en plus de toutes ces activités. Trois années de suite, je fus même sans domicile, organisé pour dormir chaque soir dans telle salle de yoga, chez tel ami ou élève après avoir donné la pratique du jour. 

Aujourd’hui, bien plus d'une décennie après, je suis élève en enseignant, encore élève auprès de compagnons de route et encore élève auprès d’Alyette Degrâces même si nos entrevues sont plus espacées dans le temps qu’autrefois. Tout ces moments sont nécessaires à valider les formes présentes de la transmission, les plus simples possibles. 

◦ Une pratique corporelle complète et équilibrée, qui ne laisse aucun aspect de côté, fidèle à ce que j'ai moi même expérimenté. Un engagement physique assez authentique est demandé même s'il n'est aucunement question de performance sportive. Le déploiement de pranayama est travaillé avec les postures, fidèlement aux indications audibles dans les yogasūtra. 

◦ L'assise silencieuse, c'est à dire la méditation est transmise en tant que pratique à part entière lors de séances spécifiques. Nous retrouvons dans la durée longue de l'assise, tout ce qui compose aussi le travail corporel mais ici nous allons au plus profond du fonctionnement de notre esprit. 

◦ La transmission orale est aussi envisagée comme une pratique à part entière. Un enseignement basique est donné à différents moments de l'année en dix-huit séances, généralement collectives. La suite de l'enseignement est individualisé, partagé en séances individuelles

◦ La retraite en pleine nature est est un moment important de l'enseignement où tout se condense. Nous marchons modestement sur les pas de nos valeureux ancêtres en approchant la pratique d'ermitage, c'est à dire la pratique de méditation solitaire et sur un temps plus long. 

Joachim 06 09 02 59 48
joachim.vallet@gmail.com

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