Ākāśa आकाश ◦ Espace fertile

Progrès ou déclin ?

J'ai les oreilles et la tête pleines de déclin économique, écologique, de peur de perdre mon job, mon conjoint, mes enfants, ma santé et dans le même temps, d'une obsession toute aussi introjectée de l'extérieur pour le progrès et la croissance. L'éducation, la presse sont évidement très pourvoyeuses de ces notions à l'origine d'injonctions contradictoires pour ceux qui cherche à s'orienter dans le monde. Ça vaut le coup de déconstruire les croyances les plus à la racine de ce qui nous gouverne à notre insu. Et au delà, de voir des liens nouveaux entre notre intimité corporelle et les grands mécanismes cosmiques ?

A la racine des notions de progrès et de déclin, il y a le temps vu comme une ligne droite et il y a l'idée d'aller selon cette ligne vers le bien ou vers le mal. Heureusement et c'est un soulagement, il est faux de considérer le temps de façon uniquement linéaire. Notre existence ne se place pas seulement sur une ligne passé, présent et futur, tout simplement parce que "je" est un être différent au passé, au présent et au futur, il y a courbure.

De plus, chacun n'est pas isolé sur son chemin de transformation, quelque chose de cyclique se joue et se rejoue au cours de nos vies et au travers des âges ! Nos existences sont faites de cycles ; de journées, d'années et de générations qui se suivent et s'additionnent. Chaque être ainsi complexe, naît, vit une expansion puis une résorption pour enfin retourner là d'où il a émergé. Nos existences sont respirantes selon un cycle produit par deux mouvements antagonistes ; expansion (inspiration) et résorption (expiration). La respiration fait de ces deux mouvements apparemment antagonistes une spirale !

J'aimerai ne jamais oublier que le temps est à la fois linéaire et cyclique. Géométriquement, le tracé d'un cercle qui se déploie dans le temps donne une hélice, une spirale, en quatre dimensions. Ce qui correspond au niveau de l'humain, à l'adage populaire bien connu : "L'Histoire se répète mais jamais à l'identique".


La manifestation se déploie en spirale et elle se déploie au pluriel, entraînant une multitudes d'objets dans des trajectoires uniques. Ça re-spire dans les galaxies comme dans nos cellules. Un chaos ou une cohérence, selon le point de vue, un chaos-cohérent.

Accompagné de cette évidence, comment généraliser des idées de progrès ou de déclin à tout et à tous ? Comment croire que tout est progrès alors que seul le mouvement de l'objet observé progresse, comme la puissance de calcul des ordinateurs ou la démographie mondiale ?  Ou comment croire que tout décline alors que seul le mouvement de l'objet observé décline, comme le droit social ou la population de baleines ? Au-delà de ces deux points de vue opposés et parcellaires, le progrès ou le déclin, l'inspiration ou l'expiration, c'est bien en spirales que la vie se déploie, qu'elle respire. Je vieillis à mesure que mes enfants grandissent, nous respirons !

Loin de moi l'idée de nous entraîner dans un point de vue nihiliste où tout se vaudrait et où l'action serait inutile ! Au contraire, ce sont les sens du discernement et de l'éthique qui sont mis en avant alors que j'accepte la complexité, le multiple et en bref l'altérité. Pour la science du yoga, l'éthique n'est pas une valeur moralisante mais elle est simplement la capacité à être en pleine relation au monde tel qu'il est. L'éthique est une conséquence automatique au fait de Voir car plus rien n'entrave alors la relation entre l'intelligence au cœur de l'humain et celle du Monde.
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La science de yoga considère qu'un travail à partir de la respiration et de la constitution du moi permet une maîtrise des souffles (prāṇāyāma), une relation vraie au monde et donc permet une relation à l'éthique.

Au cœur de l'expérience humaine, il y a la respiration dont l'étymologie est commune en français avec spirale ! L'idée de respirer est très profondément exposée dans les sūtra suivants du yogasūtra. Il y a d'abord deux mouvements qui semblent antagonistes, l'expiration et l'inspiration puis un troisième ; l'addition des deux, harmonisée et étendue. Des cycles apparaissent et ça respire pleinement au lieu de haleter ! Et alors le quatrième se dévoile, la réalité qui était hors de vue pour cause de souffles chaotiques.


II.49 tasminsati śvāsapraśvāsayorgativicchedaḥ prāṇāyāmaḥ

Cela étant (les pratiques de l'assise et l'expérience de samāpatti), la séparation du mouvement de l’inspir et de l’expir est prāṇāyāma :

II.50 bāhyābhyantarastambhavṛttir deśakālasaṅkhyābhiḥ paridṛṣṭo
dīrghasūkṣmaḥ

modification (vṛtti) extérieure, intérieure et stable selon le lieu, le temps, le
nombre, elle est considérée longue et subtile ;

II.51 bāhyābhyantaraviṣayākṣepī caturthaḥ

une quatrième dépasse la sphère de l’extérieure et de l’intérieure.

II.52 tataḥ kṣīyate prakāśāvaraṇam

Alors est détruit ce qui cache la lumière ;

II.53 dhāraṇāsu ca yogyatā manasaḥ

et le mental a capacité pour dhārana (l'attention liée à un espace).

(Traduction Alyette Degrâces - Les yogasūtra - Fayard 2004)


Joachim
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Yoga & Sanskrit

Les enseignements de Yoga en Sanskrit sont faits pour intégrer des structures complexes sans rien en oublier. Les textes anciens sont courts et faits pour être appris par cœur. Ils présentent sous formes condensées des notions qui deviendront ultérieurement, oralement transmissibles à autrui sous formes déployées. À la façon d'aide-mémoires, peu compréhensibles à première lecture et qui deviennent clairs une fois l'ensemble vu !

La plupart des enseignants Indiens ont suivi ces exercices de déploiement - résorption - redéploiement de la parole. L'agilité mentale (de représentation des formes, sensorielles et verbales) est facilitée par cet entraînement particulier de l'audition. Mais ces enseignants ne donnent quasiment jamais les clés qu'ils maîtrisent et suivent comme des fils (sūtra) lorsqu'ils parlent.

Le passage par le Sanskrit, la langue réservée aux rituels et à la transmission, permet de penser avec d'autres concepts que ceux très ataviques de toute langue maternelle. Lorsque les concepts particuliers à l'enseignement en Sanskrit s'inscrivent parmi les mémoires de la personne, l'égo (ahaṃkāra) se trouve modifié. L'usage de la langue maternelle se trouve modifié. La pensée, c'est à dire la relation au monde se trouve modifiée, l'être entier (citta) se trouve modifié.

Alors l'enseignement de Yoga vu comme objet peut être abandonné car seule la vérité relative de la relation compte. Pour la plupart des étudiants et des maîtres, le mouvement entre le monde, le langage et son cœur-qui-voit restent nécessaires. L'état de clairvoyant pur et permanent reste peut-être un fantasme.

Les pratiques préliminaires de Yoga, de kriyāyoga devrait-on dire, les disciplines corporelles et méditatives, n'ont de sens qu'accompagnées de paroles bien sonores et aussi de silencieuses, d’actes. La ferveur de l'engagement (tapas), l'étude de la langue (Svādhyāya) et l'abandon du fruit de ses actes aux pieds du divin (Īśvarapraṇidhāna) sont les trois qualités du kriyāyoga. Une façon de valoriser très concrètement l'engagement dans la pratique et le détachement du fruit de ses actes.


Joachim
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• Samāpatti 2

L’article précédent (Samāpatti 1), correspondait au sūtra I.41, issu du livre I, le versant théorique des yogasūtra. Il montrait la samāpatti : se laisser colorer par l’objet de désir. Il était dit que ce phénomène de coloration est le mode de samādhi, l’état connaissant, le but des pratiques de yoga.

Mais vous l’aurez certainement remarqué, dans la confluence, un fleuve absorbe une rivière qui perds son intégrité, son identité, peut-être son existence même. Le risque de la fusion est de se trouver absorbé et de disparaître de façon symbolique et psychopathologique voir de bel et bien mourir. C’est pour cela que les anciens comparent le yogi à un cristal dont la structure n’est pas modifiée par la rencontre avec ce sur quoi il repose, seule la couleur de l’objet traverse et empli la matière cristalline sans l’altérer.

Toute la démarche de connaissance et du yoga est résumable en discernement : comment se laisser colorer sans être déstructuré par la fusion ? C’est l’objet du livre II de décrire les moyens de résoudre cette équation, de vivre ce paradoxe apparent.

Au cœur du livre II, toute la démarche des pratiques de yoga est synthétisée en 34 sūtra intitulés aṣṭāṅgayoga (les huit membres du yoga). Il se trouve que le centre de cet aṣṭāṅgayoga coïncide avec le centre des 194 sūtra qui sont, rappelons-le déjà une synthèse de bien des enseignements plus anciens.

Au centre, il y a ceci :

YS II.46  sthirasukham āsanam
Ferme  et heureuse l’assise (āsana),

YS II.47  prayatnaśaithilyānantasamāpattibhyām
par relâche de l’effort et infinie samāpatti ;

YS II.48  tato dvandvānabhighātaḥ
de là, la non-destruction par les couples d’opposés (dvandva).

Au centre de la pratique, il y a l'assise et il y a relâche de l’effort entrepris jusqu’alors. Relâche du contrôle des cittavṛtti évoqué dès le début de l’enseignement (YS I.2). Comme lors de l’apprentissage d’un instrument de musique, l’effort de contrôle du début laisse place à la maîtrise. Comme lorsque le musicien, après de nombreuses répétitions, vit tout simplement l’harmonie présente. La maîtrise apparaît d’elle-même, par relâche de l’effort et en se laissant infiniment colorer.

En deçà de l’assise l’enseignement montrait ce qu’est la maîtrise (yama) et comment nos limitations (niyama) peuvent être modifiées. L’enseignement était alors fait d’ardeur (tapas), d’étude (svādhyāya) et de remettre le fruit de ses actes à plus grand que soi (īśvarapraṇidhāna), une façon de cultiver courage et détachement !

Dès lors que nous sommes assis, c’est l’espace de méditation qui est en place et en une fraction de seconde, pour qui sait être sans attente ni impatience, la samāpatti est déjà là, samādhi est déjà l’état vécu. La véritable pratique méditative nommée samyama (totale-maîtrise) est en place.


Étymologie :

Sam-ā-PAD

PAD : aller - ā : intensément - sam : totalité
Aller (PAD) - intensément et en rapport au sujet (ā) – jusqu’à s’assembler totalement (sam)


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